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European Tour : Rebattre les cartes, et changer de modèle ?

Dans les suites du tremblement de terre économique que représente la crise sanitaire du Coronavirus, le circuit professionnel de golf masculin et européen, l’European Tour pourrait très vraisemblablement être durement et durablement impacté. A l’arrêt depuis plusieurs semaines (12 mars et le Kenya Open), et encore pour plusieurs autres semaines (reprise imaginée en Septembre ou en Octobre), le Tour se trouve à un moment historique, et sans doute contraint de changer de modèle économique et sportif demain, pour espérer survivre. Keith Pelley (Directeur Général) ne masque pas cette réalité aux joueurs et aux cadets. Lui-même perçoit-il réellement ce qui l’attend ?

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Cette crise met à l’épreuve les équilibres fragiles qui existaient jusqu’alors

Si le PGA Tour présentait jusqu’à présent un modèle économique très solide, en croissance, et devrait redémarrer dans quelques semaines en accusant des pertes, ce circuit professionnel pourrait sensiblement repartir sur des bases similaires, et ne pas trop se révolutionner, mis à part le changement de dates de l’US PGA et du Masters.

Certes, c’est un peu trop tôt pour l’affirmer avec une complète certitude, sans prendre en compte la crise économique qui pourrait frapper les Etats-Unis, et par effet domino, les entreprises qui investissent et annoncent habituellement sur le PGA Tour.

Pour l’instant, les grands donneurs d’ordres se veulent néanmoins rassurant, à l’image de l’assureur Zurich Insurance Group, qui malgré l’annulation du tournoi qu’il sponsorise, le Zurich Classic de la Nouvelle-Orléans, a maintenu une donation de 1,5 millions dollars pour une association qui vient en aide aux enfants, et assuré de sa détermination à retrouver le calendrier 2021 du PGA Tour.

La Présidente de Zurich Insurance en Amérique du Nord a déclaré sur le site du PGA Tour « Nous sommes heureux de dire que l’annulation de l’édition 2020 du Zurich Classic de La Nouvelle-Orléans n’est pas la fin de l’histoire. Nous sommes honorés de travailler avec el PGA Tour et la fondation Fore!Kids, notamment pour continuer à donner à La Nouvelle-Orléans, et ainsi continuer à aider les gens dans cette période si critique. »

Ce discours pourrait en réalité trancher avec ce qui pourrait se passer sur l’autre circuit international de golf, et dirigé depuis le Royaume-Uni, l’European Tour.

Lancé depuis une vingtaine d’années dans une stratégie de croissance effrénée, pour d’une part rattraper son retard sur le circuit nord-américain, et ultra dominant, et d’autre part, tenter de peser sur l’échiquier mondial du golf, l’European Tour s’est construit sur des fragilités, et des zones de fractures qui vont apparaître encore plus fortement à l’occasion de cette crise, et demain probablement au détriment des joueurs, et des cadets.

Depuis la fin des années 90 où ce circuit était encore « assez européen », l’expansion vers le Moyen-Orient et l’Asie a permis une expansion des revenus pour les organisateurs, et les joueurs, mais aussi une augmentation des coûts, et une fragilité.

Quelle est cette fragilité ?

Si le PGA Tour reste majoritairement monocontinental et même mono-pays (Les Etats-Unis), il s’appuie sur le plus fort réservoir de passionnés de golf au monde (plus de 25 millions aux USA et près de 5 millions au Canada).

A l’inverse, le circuit européen repose historiquement sur un socle bien plus faible, et bien plus fragile (à peine plus de 3 millions de golfeurs en Europe), et l’expansion vers le Moyen-Orient et l’Asie n’a pas encore réussi à notablement gonfler ce chiffre.

Conséquence, les audiences et les dotations de l’European Tour, certes, inférieure à celles du PGA Tour repose sur une sorte de « bulle spéculative », qui pouvait éventuellement se concevoir en période de relative croissance, mais qui ne pourra pas passer une période de crise notoire.

Les affluences de spectateurs sur les tournois en Afrique du Sud, en Arabie Saoudite, ou même en Chine sont extrêmement basses, et les annonceurs ne peuvent pas l’ignorer.

Le fiasco du deal HNA (opérateur Chinois) Open de France n’est qu’un exemple spectaculaire du fort décalage entre investissement d’une part, et retour sur investissement d’autre part.

Depuis quelques saisons, Keith Pelley avait réussi avec un certain talent, à masquer cette réalité, et obtenir de belles dotations, notamment avec les Rolex Series, pour tenter de freiner la fuite des talents vers les Etats-Unis, et valoriser les tournois du vieux-continent, tout en surfant sur le succès des joueurs européens de Ryder Cup.

Son récent mémo envoyé aux Joueurs de l’European Tour ne masque plus la difficulté qui va être la sienne désormais, et dont les propos ont été repris par le média britannique The Telegraph : « Notre circuit a connu une période de croissance importante ces dernières années, en termes de prix, d'opportunités de jeu et de niveau général de nos événements, ainsi que de notre produit de diffusion, explique ainsi Pelley dans son mémo. Toutefois, l'impact du coronavirus a stoppé cette dynamique. Il nous faudra réévaluer de nombreux éléments. Vous devez donc être prêt à ce que, lorsque nous reprendrons le jeu, le calendrier et l'infrastructure des tournois puissent être radicalement différents de ce à quoi vous étiez habitués. La réalité est que la pandémie va avoir un impact financier profond sur le Tour, ainsi que sur beaucoup de nos partenaires (sponsors titres et télévision). »

La relative bienveillance des annonceurs pour payer relativement cher des événements avec peu de retours sur investissement, aussi bien par des audiences TV faibles, et un nombre de spectateurs faibles va se tarir.

La densité du calendrier des circuits professionnels ne masque plus une réalité : Les amateurs de golf à la TV se passionnent essentiellement pour la dernière heure, du dernier tour du Masters à Augusta.

Les patrons de chaînes en Europe ne l’avoueront jamais à leurs annonceurs, mais en-dehors de quelques dates dans l’année, les audiences pour les tournois sont extrêmement faibles.

Signe que depuis très longtemps, l’offre de Golf à la TV, comme aux bords des parcours, ne répond pas à la demande, ou ne sait pas lui proposer un intérêt.

Cette crise est peut-être donc salutaire, car c’est une opportunité de changer de logiciel.

Imaginer que le monde de demain sera celui d’hier est une pure utopie, et les acteurs du milieu du golf, les annonceurs, les organisateurs de tournois, les joueurs et les cadets qui imaginent pouvoir retrouver le monde d’avant, avec les mêmes codes, et les mêmes intentions se fourvoient, et par la même occasion se mettront en grand danger économique.

Il y aura forcément moins d’argent à distribuer, ce qui ne va pas manquer de poser des problèmes immédiats au contingent des joueurs, et des cadets.

La rémunération des golfeurs en question

La première question qu’il va falloir remettre immédiatement en cause, c’est la doctrine du « toujours plus d’argent pour toujours moins de meilleurs joueurs »

Cette logique qui consiste à maximiser les revenus du top-10, tandis que les joueurs qui ne passent pas le cut touchent 0, soit 50% du champ total des joueurs, doit être absolument remise en cause, au profit d’un système moins pyramidal.

En 2019, encore très récemment, et toujours dans cette logique, le circuit avait mis au point un système encore plus lucratif pour les meilleurs.

Le vainqueur du dernier tournoi de la saison devait repartir avec 3 millions de dollars au lieu d'1,8 millions en 2018.

Toujours en 2019, un bonus supplémentaire de 5 millions de dollars avait été mis en place pour les 5 meilleurs en fin de saison, et au lieu des 10 premiers, sur un système encore plus pyramidal avec 2 millions pour le premier, et 500 000 pour le 5eme (source : European Tour).

Ce système pouvait se justifier, si ce n'était pas vivre au-dessus de ses moyens, et dans le monde avant COVID-19, et en croissance. Demain, il faudra adopter d'autres logiques, pour tout simplement maintenir un circuit professionnel avec plus de... 10 joueurs.

Ce que vous ne percevez peut-être pas encore, c’est que dans les conditions actuelles du jeu, sur les 200 golfeurs qui en moyenne participent à des tournois de l’European Tour, la première division, tous ne pourront pas repartir demain dans les conditions économiques qui vont se présenter à eux.

Oui, depuis plusieurs décennies, l’European Tour a distribué des dotations en hausse, et pas moins de 54 golfeurs ont touché plus de 10 millions d’euros de gains en carrière, dont le premier français, Raphael Jacquelin (11.7 millions d’euros en 25 ans de carrière).

Cependant, sur ce même laps de temps, selon les sources de l’European Tour, ce n’est pas 50 joueurs qui ont joué, mais plus de 1000 !

Plus de la moitié ont touché moins de 750 000 euros pour plusieurs années de présence sur le circuit…

Par exemple, Sébastien Gros a touché 583 000 euros sur 5 ans. Ces sommes peuvent vous paraître importante, en comparaison de salaires d’artisans, de cadres, ou d’ouvriers.

Cependant, les joueurs de golf professionnels ont plus en commun avec des entreprises, qu’avec des salariés.

Sur leurs revenus, et la plupart n’ont pas de juteux contrats de parrainages à côté, (c’est même une très faible minorité), ils paient des professionnels pour leurs performances (des entraîneurs, des cadets, des préparateurs physiques, et mentaux), sans oublier des voyages de plus en plus coûteux.

Clairement, les 80 premiers golfeurs à l’ordre du mérite européens sont peut-être susceptibles de passer cette crise, et maintenir un semblant de charges similaires à ce qu’ils avaient jusqu’à présent, et faire face à une baisse de revenus.

Ce ne sera pas mathématiquement possible pour les 120 ou 150 golfeurs qui composent pourtant la qualité du champ de joueurs des tournois professionnels, et sans oublier les cadets, dont les revenus sont moindres.

Le cadet de Tommy Fleetwood, Ian Finnis s’est récemment distingué en levant près de 10 000 livres afin de les aider. Cela n’empêchera pas certains d’entre eux à hésiter à l’idée de reprendre à l’automne prochain.

La baisse des revenus devra s’accompagner d’une nouvelle et nécessaire répartition pour limiter l’hémorragie.

De nombreux professionnels ne pourront tout simplement plus maintenir les coûts imposés par une saison sur le circuit, pour de trop faibles dotations en retour, surtout pour des places au-delà du top-50.

Cas concret, si le circuit envisage d’organiser plusieurs tournois au Royaume-Uni, et notamment pour garder les joueurs dans le même pays, et limiter la problématique des 14 jours de quarantaine pour passer d’un pays à l’autre, de nombreux joueurs et cadets expriment des doutes quant à leur capacité de financer des nuits d’hôtels à des tarifs très supérieurs à ce qu’ils peuvent trouver sur le vieux-continent.

La solidarité entre pros, et entre cadets va devenir encore plus nécessaire, ne serait-ce que pour louer des maisons à plusieurs, et amortir à plusieurs les frais.

Sauf que le golf reste un sport individuel avec des comportements jusqu’à présent souvent individualistes.

Ce qui était possible hier va devenir compliqué demain.

Si les dotations baissent comme le suppose Keith Pelley, si la rémunération des golfeurs, et des cadets va immédiatement être un sujet, l’organisation du calendrier avec des déplacements dans le monde entier va aussi voler en éclat.

Quand aux USA, certains pros se sont achetés un camping-car, pour aller d’un tournoi à un autre, c’est impossible à envisager sur l’European Tour, un titre qui dans les faits n’a plus rien d’Européen, quand il faut aller du Kenya au Maroc, de Malaisie en Inde, d’Afrique du Sud au Royaume-Uni, d’Australie au Qatar…

Ce schéma qui était déjà inapproprié et vaniteux hier, devient absolument inadapté demain pour un circuit qui n’a jamais été, et ne sera jamais un circuit mondial, surtout sans le PGA tour.

L’European Tour est donc à la croisée des chemins.

Mourir de sa vanité, redevenir un circuit véritablement européen avec des dotations revues à la baisse, et des coûts revus à la baisse, ou alors militer avec le PGA Tour, pour la création d’un circuit mondial avec plusieurs sous-divisions régionales.

C’est évidemment ce scénario qui aurait le plus de sens, même s’il devrait fortement pencher du côté des Etats-Unis, premier marché de golf au monde.

Une division mondiale pour les 150 meilleurs golfeurs du monde se disputant 30 à 40 tournois par an dont 70 à 75% aux Etats-Unis aurait plus de sens que le système actuel, tout en créant des divisions continentales, pour restreindre les zones de déplacements des plus de 1000 autres professionnels qui aspireraient à jouer l’année suivante sur le circuit mondial, et par le biais d’un système de montée/descente ou de qualifications.

Changer le calendrier, changer les zones de déplacements en espaces plus réduits, changer la répartition des dotations, mais aussi changer la durée ou le format des tournois alors que dans le système actuel, le public n’a à peu près d’intérêt que pour les six derniers trous du dernier jour d’un tournoi !

Le strokeplay a probablement largement vécu. Ce modèle est dépassé du point de vue du spectacle.

Le modèle du Belgian knock-Out (tournoi de l’European Tour en Belgique) qui mêle plusieurs tours en strokeplay et en match-play est à méditer, notamment pour pousser à son paroxysme la notion de duels entre les joueurs, et ainsi créer la tension nécessaire pour attirer le public.

Le fait de lancer 40 parties de 3 golfeurs par jour, quasiment en simultané n’a pas non plus un grand intérêt quand il faut diviser le maigre public qui se déplace sur autant de parties.

L’impression générale est alors à une très faible affluence de quelques dizaines de spectateurs, qui contraste avec les 100 000 fans par jour, massés dans le stadium du Waste Management Open à Phoenix, un modèle de réussite hors majeur dont il faudrait s’inspirer.

Le golf professionnel en Europe ou aux Etats-Unis est loin d’être mort ! A condition de profondément se réformer, il peut très rapidement reprendre des couleurs, et même dépasser la situation d’avant-crise.

En revanche, ceux qui s’entêteront à conserver les modèles déjà déclinants d’avant crise du COVID-19, à opposer tradition et modernité, seront balayés demain avec leurs fausses certitudes, et à faire croire qu’ils sont au service du golf et des golfeurs.

La crise est terrible, mais c’est vraiment le moment de changer !

Crédit photo : David Kissman/Action Plus/Icon Sportswire

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Commentaires   

direction@groupesavas.com
0 #1 Amateurs - prodirection@groupesavas.com 03-05-2020 10:28
J’ai aussi l’impression qu’aux états-unis 🇺🇸 la passerelle ou du moins les liens entre le monde des amateurs et celui des professionnels est plus développé. L’on constate souvent, pendant les grands tournois, des Pro Am qui regroupent des amateurs chefs d’entreprises, stars... de tous les métiers et les joueurs pro.
Pourquoi ne pas développer cela pour les tournois du challenges tour et de l’Europe an tour...cela apporterait des fonds, des sponsors potentiels du public....

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