Analyse : Comment Matsuyama a déjoué les pronostics pour remporter le Masters à Augusta ?

Sur les 87 golfeurs engagés à l’occasion du derniers Masters à Augusta, disputé en avril 2021, le japonais Hideki Matsuyama était loin d’être le premier nom choisi par les bookmakers, les médias ou les fans, comme potentiel vainqueur. Si son succès engendre un retentissement historique au Japon, il n’en demeure pas moins une grosse surprise, et bien que le japonais pouvait être légitimement considéré comme un candidat au curriculum vitae solide, à en juger par ses précédentes prestations, sa cote était inversement très élevée. Matsuyama n’a pas seulement déjoué les pronostics, la base de sa victoire n’obéit pas aux standards habituels en tournoi Majeur…et rappelle que le jeu de golf ne se joue pas d’une seule manière…

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Il est 8h du matin à Tokyo, quand soudain, la sirène habituellement utilisée pour prévenir des catastrophes naturelles ou urgence sanitaire retentit pour saluer l’incroyable victoire du japonais Hideki Matsuyama, 29 ans, en terre américaine.

Une barrière vient de tomber. Pour la première fois de l’histoire, un golfeur japonais remporte le tournoi cher à Bobby Jones.

Devant sa télévision, à plusieurs centaines de kilomètres d’Augusta, Tiger Woods tweet un message de  félicitations, tandis que Jack Nicklaus, la légende du golf au Japon se réjouit non seulement pour Hideki, mais aussi pour l’ensemble de la communauté golfique japonaise.

Pourtant, cette victoire n’a rien de comparable d’un point de vue technique à d’autres, et notamment aux fondations habituellement nécessaires pour dominer de dix coups sous le par, un parcours long de 6799 mètres, et avec les greens aux vitesses et pentes parmi les plus terribles de la planète.

Au départ de son dernier tour, dans la dernière partie, Matsuyama était en -11 sous le par, et dès le premier trou, il allait déjà rendre un premier coup au parcours.

Initialement titulaire de quatre coups d’avances avant de démarrer le fatidique dernier tour, le japonais en a finalement concédé trois, avant de finir de s’imposer, devant l’autre surprise de la semaine, le jeune californien Will Zalatoris (24 ans), pour son premier Masters.

Quelques mois plus tôt seulement, Dustin Johnson avait écrasé la concurrence et mis le parcours à l’épreuve comme jamais avec un score total de seulement 268 coups, soit finalement un record de 20 coups sous le par !

Avec 10 coups de plus, toujours sur quatre jours, le vainqueur nippon revenait dans les standards plus habituels d’un Masters disputé en avril alors que Dustin Johnson devenait le détenteur de la veste verte le plus court de l’histoire (Novembre-Avril).

Au-delà de la différence de saisonnalité entre la victoire de Dustin Johnson, et celle de Matsuyama, il y a une différence flagrante de style, et de construction du jeu.

Différence qui est aussi flagrante avec un tout autre golfeur, finalement encore bien classé au cours de cette édition 2021, Jordan Spieth, troisième à -7, et véritable spécialiste d’Augusta.

En effet, quand Spieth a remporté le Masters 2015 sur un score tout aussi impressionnant à l’époque, et au Printemps, -18 coups sous le par, cette victoire avait été le reflet de la science du putting sur les greens d’Augusta.

Quand Dustin Johnson a marché sur Augusta, avec deux eagles et encore vingt birdies pour dominer déjà un asiatique, le sud-coréen Sungjae Im déjà -15, c’est la précision de son jeu du tee au green en même temps que son putting qui ont logiquement conduit à la victoire.

En majeur, et à plus forte raison au Masters, la qualité du driving et du putting font pratiquement et systématiquement la différence… sauf en 2021 où Matsuyama a écrit une autre façon de jouer et gagner.

Analyser une performance sur un tournoi de golf professionnel peut bien être une chose très aisée à faire à la base de chiffres, encore faut-il avoir accès aux données.

On peut bien entendu regarder le tournoi à la télévision, et suivre l’évolution du score en direct. Constater qu’un joueur tape un drive sur la piste ou réussit une approche au mat. Le voir rentrer un putt ou le manquer…

Cela étant, c’est difficile de réellement détricoter le fil de l’histoire, et comprendre ce qui construit la narration d’un histoire, découvrir les racines d’une victoire.

C’est difficile à Augusta car c’est aussi le seul tournoi qui ne permet pas, comme sur les autres tournois du PGA Tour de suivre l’analyse des coups gagnés, mise en lumière par son auteur, Mark Broadie, auteur du best-seller « Tous les coups comptent ».

Pour contourner ce problème, une fois le tournoi terminée, la société Arccos Golf a repris l’ensemble du parcours de Matsuyama pendant quatre tours, sur la modélisation GPS qu’elle avait déjà réalisé de l’Augusta National Golf Course, pour justement établir les statistiques précises du golfeur japonais.

Ces statistiques nous permettent justement aujourd’hui de comprendre les racines profondes du pourquoi Matsuyama a gagné, et surtout comment.

Cette analyse illustre notamment des différences majeures avec les habituels vainqueurs en majeur, champion du driving et surtout du putting.

Matsuyama n’a pas seulement déjoué les pronostics, il a déjoué les besoins habituels de performances pour imposer sa propre patte.

Les bookmakers ne l’ont pas venir, parce qu’ils ne pouvaient tout simplement pas le prédire, et n’avaient pas les méthodes de calculs pour prédire un tel scénario.

Non pas que Matsuyama ne soit pas un top-player, ou déjà un joueur avec une solide expérience à Augusta.

En déjà dix participations à seulement 29 ans, le japonais a déjà passé le cut à huit reprises, scoré son tour le plus bas en 66 (avant de le refaire lors de cette édition), et joué déjà 16 fois sous le par sur 34 tours joués.

Non pas que Matsuyama ne soit pas déjà considéré, et même bien avant de gagner le Masters, comme l’un des meilleurs frappeurs de fer en activité sur le PGA Tour.

Par exemple, en 2017, il était déjà classé en cinquième position du « strokes gained » pour la qualité de son jeu d’approches vers les greens, justement juge de paix de son jeu de fers.

En 2014, il était déjà troisième de ce classement sur le PGA Tour !

Matsuyama est clairement, depuis moins de dix ans, un des meilleurs joueurs de fers au monde.

En moyenne, il prend à l’ensemble du champ des autres joueurs, entre un demi, et un plein coup d’avance, dans ce compartiment, sur une partie de 18 trous.

Tout ceci ne pouvait pourtant pas suffire à en faire un favori légitime à Augusta, et surtout compte tenu de son putting beaucoup plus moyen…

Matsuyama n’est pas encore et toujours pour le moment, malgré sa victoire, un grand putter, et pourtant, jusqu’à ce Masters 2021, il faut être un très grand putter pour gagner, ou alors être si long, et si précis au drive que vous pouvez vous permettre une forme de lacune sur les greens.

Là-encore, Matsuyama ne coche pas la case.

Arccos a donc analysé chacun des compartiments de jeu du japonais pour découvrir que sa victoire à Augusta ne devait rien à sa distance au drive.

Parmi les bons derniers du tournoi pendant les quatre jours pour la distance au drive, devancé par Fred Couples (61 ans) ou encore Phil Mickelson, il n’a devancé que Larry Mize et José Maria Olazabal depuis le tee de départ !

Alors que le PGA Tour ne comptabilise le plus souvent la distance au drive des joueurs que sur deux trous (5 et 15), Arccos a compilé les données de tous les joueurs pour justement calculer le « strokes gained » de Matsuyama, pourtant élevé, malgré une distance au drive si faible.

Depuis le tee de départ, le japonais a pourtant gagné 1.6 coups par rapport aux autres joueurs… au seul bénéfice de la précision au bon moment, et surtout en ne commettant aucune erreur ou pénalité.

Et encore, lors du moving day, il ne s’est classé que 32eme sur la précision au drive, en ne touchant que 5 fairways sur 14 possibles. Cela ne l’a pas empêché de signer sa meilleure carte de la semaine, et de faire un pas décisif vers la victoire.

Dimanche, alors qu’il a au contraire joué un au-dessus du par, il a doublé son total de fairway en régulation pour la journée, avec plus de 71% de réussite.

Arccos nous explique justement le bénéfice du « Strokes gained » qui délivre une vision bien plus réaliste d’une partie de golf, qu’isolément les deux statistiques de distance au drive, ou de précision au drive.

Matsuyama n’a pas tapé loin, ni pris tous les fairways en régulation. Il a tapé les coups qui ensuite lui ont permis de faire fructifier son score, et en particulier les seconds coups…

Sur le tournoi, Matsuyama a effectivement pris la sixième place pour le nombre de greens en régulation, prenant 69% des greens pendant quatre jours.

Son stroke gained pour les approches n’est pourtant que de +0,4 coups contre ses rivaux. Il faut en réalité regarder en détail pour comprendre ce qui lui a permis de gagner…

A moins de 90 mètres, Matsuyama a au contraire gagné un coup d’avance sur la concurrence, et encore un demi-coup entre 135 et 180 mètres, clairement des distances où il s’est montré plus efficace, plus souvent…

La clé de sa victoire s’est jouée dans sa capacité à se laisser des coups dans ses plages de distances, et où il est naturellement très à l’aise.

Toutefois, ce n’était pas encore suffisant pour compenser un manque de distance au drive ou un putting moyen.

Dans un autre domaine, Matsuyama s’est montré intraitable.

A 20 mètres autour des greens, le japonais n’a pas été moins que brillant avec 93% de up and down (approche-putt). Sur ce seul compartiment du jeu, il a gagné 1 coups par rapport à ses concurrents.

Il n'a jamais manqué un green, et s'est laissé pas plus de 1.80 mètres en moyenne pour finir les trous...

Son putting l’a classé dans le top-30 du Masters avec une perte de -0,3 coups. Habituellement, ce n’est pas suffisant pour gagner à Augusta, mais cette fois, cela a suffit dans un contexte où Dustin Johnson, Justin Thomas, Jon Rahm, Bryson DeChambeau, Brooks Koepka, Patrick Reed, Collin Morikawa ou encore Rory McIlroy ne se sont pas montrés en capacité de faire mieux pendant cette semaine.

En novembre dernier, avec un score de -10, le japonais aurait terminé en septième position du Masters, et sa performance n’aurait pas été qualifiée d’historique.

Il a su tirer parti de son jeu au meilleur moment, pour rentrer au Japon avec la Veste Verte.

Il a démontré une fois n’est pas coutume, qu’un golfeur pouvait performer sur le parcours sans être le meilleur au drive, ni le meilleur au putting. La qualité du jeu de fers et du petit-jeu peut aussi permettre de très bons scores…

Crédit photo : Getty Images et Arccos Golf

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